Méthode
pour déchiffrer une inscription
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Si des chercheurs ont pu écrire une Histoire de l’art du sabre japonais, c’est notamment grâce à la présence assez régulière d’une signature sur la soie des lames. Gravée dans le métal, cette signature (mei 銘) a permis à des érudits, dès la fin de la période de Kamakura, de dresser des inventaires et des généalogies de forgerons, d’attribuer des caractéristiques de forge à des groupes ou des écoles d’artisans. Néanmoins, le patronyme n’est pas la seule information laissée par l’artisan. Bien plus qu’une simple marque ou qu’un nom apposés par le forgeron sur une lame pour attester qu’il en est le fabricant, ces signatures incorporent souvent d’autres éléments – date, lieu de fabrication, type d’acier utilisé, nom du commanditaire, titre honorifique, etc. – qui sont autant d’informations qui participent à une meilleure connaissance de la biographie et de l’œuvre du forgeron. Sur le chemin de l’étude du sabre japonais, l’une des principales difficultés auxquelles sont confrontés les amateurs non japonisants est précisément la lecture et l’interprétation des inscriptions, donc l’identification des lames. Pour surmonter ce problème majeur, certains ont recours à une personne de nationalité japonaise, laquelle aura parfois du mal à cacher son embarras devant ces inscriptions rédigées en kanbun (chinois classique japonisé). Dans ce qui suit, nous proposons une méthode analytique qui devrait permettre de déchiffrer un grand nombre d’inscriptions, car nombreuses sont celles basées sur les mêmes modèles. Elle repose en partie sur le nombre de caractères et sur la reconnaissance de quelques kanji clés. Définitions préliminairesPour commencer, il est utile de savoir qu’il existe différents types d’inscriptions et que le forgeron n’était pas la seule personne susceptible de graver une information sur la soie : il arrivait que les testeurs professionnels, comme les familles Yamano et Yamada, y inscrivissent le résultat d’un test de coupe ; que la lignée Hon’ami, chargée de l’expertise des lames pour le bakufu, y gravât le nom du forgeron auquel était attribuée une lame non signée ; que le ciseleur de horimono apposât son nom à côté de celui du forgeron ; que le propriétaire de la lame y fît graver le sien ; qu’enfin, quiconque y fît inscrire une quelconque information. Ces mentions peuvent être incrustées d’or, d’argent, peintes à la laque rouge ou d’or. Voici l’occasion de se familiariser avec la terminologie relative à la question des inscriptions. |
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A. La signature du forgeronomote et uraDès le début de la période kotô, la signature du forgeron et autres inscriptions se situent presque exclusivement sur le nakago, contrairement à la pratique antique. Par ailleurs, la majorité des forgerons adopte l’habitude d’apposer sa signature sur l’avers (omote 表) de la soie, qui est le côté de la lame opposé à celui (ura 裏) au contact du corps lorsque le sabre est ceint. Ainsi, quand le sabre de type tachi – qui est porté suspendu à la ceinture sur la hanche gauche avec le tranchant tourné vers le bas – est dégainé et tenu devant soi la pointe vers le haut et le tranchant dirigé vers l’« ennemi », la signature se trouve sur le côté droit de la soie. À l’inverse, dans le cas du katana – qui est porté glissé dans la ceinture avec cette fois le tranchant dirigé vers le haut –, dégainé et tenu devant soi, la signature se situe sur le côté gauche du nakago. Le japonais distingue deux expressions pour traduire l’action de « porter un sabre » ; porter un tachi, dont le fourreau possède des anneaux de bélières et des lanières qui permettent de le suspendre, se dit tachi wo haku 太 刀を佩く, alors que le katana, dont le fourreau n’est plus équipé d’un tel dispositif et est simplement « piqué » dans la ceinture, se dit katana wo sasu 刀 を指す. Ainsi rencontre-t-on les formules haki-omote 佩 表 et sashi-omote 指 表 pour désigner respectivement l’avers d’une lame tachi et d’une lame katana, et haki-ura 佩 裏 et sashi-ura 指 裏 pour le revers. Par conséquent, la seule position de la signature permet, exception faite des forgerons qui ne suivaient pas cette habitude, de déterminer si la lame était destinée à une monture de tachi ou de katana, si elle date d’avant ou d’après le xve siècle. Repérer le nom du forgeronLe nom du forgeron est généralement gravé sur l’omote (il y a bien sûr des exceptions). Une inscription sur le côté opposé sera très souvent la date. Pour déchiffrer ces inscriptions, envisageons les différents cas de figure en fonction du nombre de caractères. 1 caractère Le cas est extrêmement rare. Il peut toutefois s’agir d’une lame des écoles Ichimonji qui est signée du seul caractère ichi 一. Cette marque est celle du groupe et ne désigne pas un forgeron individuel. Il peut encore s’agir d’un quelconque caractère représentant le nom de la lame, mais en tout état de cause, les forgerons utilisant un seul caractère comme nom d’artisan sont très rares. 2 caractères Pratiquement tous les noms individuels de forgerons sont composés de deux caractères et la signature des lames comportant ces deux seuls caractères était très fréquente, surtout à l’époque kotô. Mis à part quelques exceptions célèbres (entre autres Hankei 繁慶, Kotetsu 虎徹, Shinkai 真改), le nom d’artiste des forgerons sont lus « à la japonaise » ; chacun des deux caractères se prononce en deux syllabes. Sur les quelque 600 caractères utilisés pour les noms de forgerons, seuls environ 130 sont d’un usage courant et composent les noms de la plupart des 23 000 forgerons répertoriés dans le Nihontô meikan de Honma et actifs entre la fin de la période de Heian et la fin du xixe siècle (voir la liste des caractères). Les forgerons gravaient leur nom à l’aide d’un burin. Si cette signature est incrustée d’or (kinzôgan-mei 金 象嵌銘), écrite à la « poudre d’or » (kinpun-mei 金 粉銘) ou à la laque rouge (shumei 朱銘), ce n’est pas le forgeron qui l’a exécutée, mais une attribution à ce forgeron faite par un expert. |
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Quand une signature comporte trois caractères, deux cas de figure peuvent se présenter :
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caractères et plus Les possibilités augmentent et se complexifient, mais il est à parier que l’inscription précise le lieu de résidence du forgeron ou un titre. L’inscription peut également mentionner le type d’acier utilisé pour la lame ou préciser la technique de forgeage. Il peut aussi s’agir du nom du commanditaire ou d’une formule incantatoire. L’identification de quelques caractères clés permet d’isoler les groupes syntaxiques. Lieu de résidenceDe nombreux forgerons indiquaient le nom de la province et / ou de la ville dans laquelle ils étaient installés. L’État antique avait divisé le pays en provinces qui restèrent la référence administrative jusqu’à l’organisation en départements sous Meiji. Entre l’époque de Nara et Meiji le nombre de ces provinces fluctua, mais entre l’époque de Heian et d’Edo il était fixé à 66 ou 68, selon qu’on y inclut les îles Tsushima 対 馬 et Iki 壱 岐. Ces provinces étaient regroupées en 8 circuits ou « routes » et leurs noms se composaient tous de deux kanji.) voir carte Le nom de la province peut parfois être présenté sous sa forme simplifiée : le second caractère est remplacé par shû 州 « province » : Chôshû [no] jû 長 州住 (« habitant dans le Chôshû », c’est-à-dire la province Nagato 長 門), Bishû Osafune [no] jû Arimitsu 備 州長船住在光 (« Arimitsu habitant à Osafune dans le Bishû » ; la forme abrégée Bishû peut désigner l’une des trois provinces Bizen 備 前, Bitchû 備 中, Bingo 備 後, d’où la mention du village Osafune qui se situe dans le Bizen). Le nom de la province est facilement repérable, puisqu’il est généralement suivi par le caractère kuni 國 (« province, pays) ou jû 住 « habitant à » : Bitchû [no] kuni Ietsugu 備 中國家次 (« Ietsugu de la province Bitchû ») ; Chikuzen [no] kuni Fukuoka [no] jû Koretsugu 筑 前國福岡住是次 (« Koretsugu habitant à Fukuoka dans la province Chikuzen ») ; Hizen [no] kuni Saga [no] jû Masahiro 肥 前國佐賀住正廣 (« Masahiro habitant à Saga dans la province Hizen ») ; Hizen [no] kuni [no] jû Fujiwara Tadahiro 肥 前國住藤原忠廣 (« Fujiwara Tadahiro habitant dans la province Hizen »). On trouvera aussi parfois le mot jûnin 住 人 (« habitant de ») : Bingo [no] kuni Mihara jûnin Fujiwara Kai Masaoki saku 備 後国三原住人藤原貝正興作 (« Fait par Fujiwara Kai Masaoki habitant de Mihara dans la province Bingo »). Dans certains cas, le toponyme est précédé du caractère o 於, qui se lit « [ni-]oite » : Edo-ni-oite 於 江戸 (« à Edo »). Le forgeron indique ici qu’il a forgé cette lame à Edo, mais qu’il n’y réside pas (théoriquement) : il s’arrête à un endroit (todomaru 駐) pour jouer du marteau (tsuchi 槌). Ces inscriptions comportant une telle mention sont appelées chûtsui-mei 駐 槌銘. TitreA partir de l’époque d’Edo, la pratique de faire précéder son nom d’un titre (zuryô-mei 受 領銘 ou ninkan-mei 任 官銘) se répand parmi les forgerons. L’un de ceux-ci, peu courant puisque réservé à une seule lignée, est celui de Nihon kaji sôshô 日 本鍛冶惣匠 (« [le meilleur de] tous les artisans forgerons du Japon ») qu’utilisa la seconde génération Kinmichi 金 道 ainsi que les suivantes. Le système des codes prévoyait en principe quatre classes de fonctionnaires. Dans le cas de l’administration provinciale, le gouverneur (kami 守) avait le titre le plus élevé ; il était secondé par un adjoint (suke 介, ou « vice gouverneur »), le fonctionnaire de 3e classe (jô 掾 ; qui se déclinait parfois en daijô 大 掾 et shôjô 少 掾) et celui de 4e classe (sakan 目). Dans les signatures de forgerons, les titres qui apparaissent le plus fréquemment sont, dans l’ordre décroissant du nombre d’occurrences, kami, daijô et suke. Ils suivent le nom de la province. Bien que l’emploi de ces titres dans des signatures d’artisans du Mino (par exemple Wakasa no kami Ujifusa 若 狭守氏房) soit attesté dès la fin de l’époque de Muromachi, les forgerons se les verront accorder principalement à partir de la période shintô, sans qu’aucune fonction administrative n’y soit attachée ; ils étaient devenus purement honorifiques et se rapportaient ordinairement à une province différente de celle où résidait le forgeron. Les signatures qui faisaient état d’un titre semblaient avoir plus de succès auprès des clients. |
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Le matériau utilisé ou la technique de fabricationL’une des nouveautés dans les inscriptions sur les lames à l’époque d’Edo est la mention éventuelle du type d’acier utilisé (yôtetsu-mei 用 鉄銘) ou de la technique de forgeage mise en œuvre (tanrenhô-mei 鍛 錬法銘). Inscriptions précisant le type d’acier utilisé Ce genre d’inscription est aisément reconnaissable car le nom du matériau est introduit par le caractère i 以 (« avec »), qui cependant se prononce [wo] motte et est lu après le nom du matériau. Yasutsugu 康 継 est à notre connaissance le premier forgeron à indiquer le type d’acier utilisé dans la fabrication de ses lames. Dans son cas, il s’agissait d’acier importé d’Europe qu’il mélangeait au matériau indigène. Ces lames portent généralement la phrase Nanban tetsu [wo] motte 以南 蠻鐵 (« [fabriqué] avec de l’acier barbare »), tout comme celles fabriquées par les sept générations suivantes qui utilisaient également de l’acier étranger. Cet acier d’importation était aussi appelé hyôtan-tetsu 瓢 箪鉄 (« fer en forme de calebasse ») et Oranda-tetsu 阿 蘭陀鉄 (« fer de Hollande »). On trouve également sur un tantô de Yamaura Kanetora 山 浦兼虎 daté 1867 la mention yôtetsu [wo] motte kore [wo] tameshizukuru 以 洋鉄試造之 (« a essayé de faire ceci avec de l’acier occidental »). L’utilisation d’acier importé n’était pas la seule à mériter une précision. Dans le cadre de la renaissance des shinshintô, au sens de mouvement culturel historique, il arrivait que des forgerons spécifient l’acier employé, puisqu’ils essayaient de retrouver les vieilles méthodes de forge en vigueur aux xiiie et xive siècles. Ainsi, un katana de Naotane avec l’inscription Jôshû Neriyama [no] satetsu [wo] motte kore [wo] kitau 上 州以根利山砂鐵鍛 之 (« Forgé à partir de minerai provenant du mont Neri dans le Jôshû »), témoigne de l’attention portée à la provenance du minerai par certains forgerons du xixe siècle. Inscriptions précisant la méthode de fabrication Quelques indications assez rares font état du procédé de fabrication mis en œuvre. Un wakizashi de Tarô Yasukuni 太 郎安国 (vers Genroku) précise Shin [ni] jûgo-mai kôbuse saku 真 十五枚甲伏作 (« Réalisé réellement par 15 pliages et de construction kôbuse »). |
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Formules incantatoiresOutre les gravures de bonji et de représentations figurées de déités bouddhiques sur la lame elle-même, les inscriptions à caractère religieux (shinkô-mei 信 仰銘) peuvent également être apposées sur la soie. La plus répandue est celle invoquant le kami de la guerre Hachiman, entré dans le panthéon bouddhique sous le nom Hachiman dai bosatsu. La formule se lit Namu Hachiman dai bosatsu 南 無八幡大菩薩. La formule exhortative Hoka-he kore [wo] watasu bekarazu 他 江不可渡之, « à ne pas transmettre à un autre », c’est-à-dire « lame à garder au sein de la famille » apparaît parfois sur des objets exceptionnels, comme sur la célèbre lame d’Umetada Myôju 埋 忠明寿 datée 1598 et conservée par le Musée national de Kyôto. Cette invite peut ne pas être gravée par le forgeron. Commanditaire et propriétaireDe nombreuses lames mentionnent l’identité du commanditaire (chûmon-mei 注 文銘) ; dans ce cas, son nom est parfois simplement gravé par le forgeron à côté de sa propre signature (ou sur le revers de la soie), ou bien précédé du caractère nushi 主 (« maître, propriétaire, employeur ») ou encore placé entre les caractères tame 為 et kore [wo] saku 作 之 (« fait ceci pour… »). Il semblerait qu’il y a une certaine confusion, chez les auteurs japonais, dans la qualification de ces inscriptions sous les termes chûmon-mei (inscription mentionnant le commanditaire) et shoji-mei 所 持銘 (inscription indiquant le propriétaire) qui sont parfois utilisés comme synonymes. Le shoji-mei peut être gravé par un tiers, alors que le chûmon-mei l’est par le forgeron. |
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Informations chiffréesIl arrive que le forgeron mentionne son âge ou sa position dans l’arbre généalogique de sa lignée. Ces inscriptions sont facilement reconnaissables grâce aux chiffres qu’elles incorporent. La mention de l’âge suit généralement le nom et se termine par le caractère sai 歳 (« ans ») : Gassan Sadakazu nana-jû-issai 月 山貞一七十一歳 (« Sadakazu de l’école Gassan, à l’âge de 71 ans »). Ici, le premier caractère ichi 一 fait partie du nom du forgeron et se lit kazu. Les artisans de la période shinshintô font parfois référence à un illustre ancêtre et mentionnent leur position dans l’arbre généalogique (généralement falsifié) pour asseoir leur réputation : Naminohira [no] jû Yamato [no] suke Taira Yukiyasu Masakuni roku-jû-san daison 波 平住大和介平行安 正国六十三代孫 (« Yukiyasu du clan Taira, vice-gouverneur de la province Yamato résidant à Naminohira, 63e descendant de Masakuni »). Un autre exemple sur une lame de Yokoyama Sukekane 横 山祐包 est Tomonari go-jû-roku daison 友 成五十八代孫 (« descendant de Tomonari à la 58e génération »). La dateÀ partir du milieu de l’époque de Kamakura certains forgerons prennent l’habitude d’indiquer la date (nenki 年 紀) à laquelle la lame a été fabriquée. Il faut signaler que tous les forgerons ne se soumettaient pas à cet usage. La présence d’une date permet de situer une œuvre avec précision dans l’histoire de l’évolution artistique et technique des sabres et de poser de précieux repères chronologiques. Elle permet également d’étudier l’évolution du travail au cours de la carrière d’un forgeron particulier. Si depuis l’introduction officielle du calendrier grégorien en 1873, la méthode japonaise pour désigner les dates ne diffère plus de celle de l’Occident – sauf pour la pratique, toujours en usage, de compter les années à partir de l'année où un empereur accède au trône –, avant la restauration de Meiji existaient pas moins de quatre méthodes différentes pour définir une année dans l’ancien calendrier civil :
Cette dernière méthode n’ayant jamais été utilisée pour dater une lame de sabre, il n’en sera plus question. La première est sans doute la plus répandue, tout au long de l’histoire du sabre. L’utilisation du cycle sexagésimal est un peu moins fréquente. La 3e méthode correspond à un contexte politico-historique très particulier. Les ères En 645, le Japon adopte le mode chinois du découpage du temps en ères. Le nom de l’ère qui inaugure ce nouveau système est Taika 大 化 (« grand changement »). Jusqu’à la restauration Meiji, le règne d’un même empereur pouvait correspondre à plusieurs ères, dont le changement, qui pouvait avoir lieu en cours d’année, était décidé pour de multiples raisons, comme des catastrophes naturelles, des événements de bon augure ou des superstitions liées aux combinaisons sexagésimales. L’avènement d’un nouveau souverain entraînait automatiquement un changement d’ère. Liste des ères (ordre chronologique) Liste des ères (ordre alphabétique) Sur les lames de sabre, les dates calculées d’après ce système de computation du temps sont gravées de la manière usuelle : le nom de l’ère est suivi de la tantième année dans cette ère, puis du ixième mois et finalement du énième jour, où chaque nombre est suivi du caractère auquel il se rapporte : Kanbun ni-nen san-gatsu jû-roku-nichi 寛 文二年三月十六日, « 16e jour du 3e mois de la 2e année de l’ère Kanbun » (cette ère commençant en 1661, l’année est donc 1662). Certains forgerons pouvaient omettre ces éléments. Ainsi, Akihiro 秋 広 (forgeron du Sôshû au xive s.) utilisait parfois une forme elliptique pour dater ses lames : Ôan-san 応 安三 « 3e [année] de l’ère Ôan » (1370), tout comme Masakiyo 政 清 (Bingo, école Ko-Mihara) dont une lame est datée Ôan gan jûni hachi 応 安元十二八, « 1ère [année] de l’ère Ôan, 12e [mois], 8e [jour] ». Le jour était rarement mentionné avec précision et, outre les formules nigatsu hi 二 月日 (« un jour du 2e mois ») et hachigatsu hi 八 月日 fréquentes à l’époque d’Edo, vers la fin de l’époque de Muromachi (ère Bun’an 文 安, 1444-1449), en Bizen d’abord, des dates comportant le caractère kichi 吉 (« joie, bon augure ») devant celui représentant le jour, augmentent en nombre. D’autres tournures exprimant ces « jours fastes » sont jôkichi-nichi 上 吉日, que l’on trouve sur des œuvres d’artisans du Bizen de l’époque de Muromachi, ou encore la formule kisshô nichi 吉 祥日 que l’on ne voit guère que parmi les œuvres de Nagasone Kotetsu 長 曽祢虎徹 (1608-1678) et Hachimansan Kiyohira 八 幡山清平 ( ?-1693). Ainsi, la date inscrite sur la lame pouvait ne pas forcément correspondre au moment précis où celle-ci était fabriquée. Des caractères spécifiques pouvaient également remplacer les termes habituels, en particulier lorsqu’il s’agissait de ces jours singuliers que le premier ou le dernier du mois : tsuitachi 朔 日 remplace parfois la graphie 一 日 et tsugomori 晦 remplace parfois la forme san-jû-nichi 三 十日. Quelques points méritent d’être mentionnés concernant la graphie des chiffres. Les multiples de 10 étaient souvent notés en ayant recours à des raccourcis graphiques ; ni-jû 二 十 (20) devenait 廿 et san-jû 三 十 (30) devenait 卅. |
[1] L’année était divisée en 12 lunaisons de 354 jours (6 x 29 et 6 x 30). Le décalage entre l'année lunaire et l'année solaire était compensé par l'adjonction de mois supplémentaires, 7 par périodes de 19 ans. |
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Le cycle sexagésimal D’antique origine chinoise, ce cycle de 60 années se compose de la combinaison des cinq éléments (bois 木 ki, feu 火 hi, terre 土 tsuchi, métal 金 ka, eau 水 mizu) – eux-mêmes divisés en « aîné » et « cadet » pour former les dix tiges célestes (tenkan) – aux 12 branches terrestres (chishi) (douze animaux zodiacaux) pour former une série de 60 binômes (voir tableau ci-dessous).
La première année du cycle commence par la combinaison 1-1 : « aîné du bois-rat » (kinoe-ne 甲子). La deuxième année associe la deuxième tige et la deuxième branche : « cadet du bois-boeuf » (kinoto-ushi 乙丑). Et ainsi de suite. A la onzième année, on recommence à la première tige, associée à la onzième branche : kinoe-inu 甲戌. La soixantième année juxtaposera la dernière tige à la dernière branche (mizunoto-i 癸亥) et le cycle sera achevé. L'année suivante, une nouvelle série recommencera avec la combinaison 1-1. De ce qui précède, on en déduit le tableau suivant (fig. 01) qui donne toutes les possibilités pour les 60 binômes entre 1204 et 2043. Ce système des « dix troncs et douze branches » (jikkan jûnishi 十 干十二支, ou kanshi 干 支) permet également de compter les mois et les jours, mais dans le cas du sabre japonais, il est uniquement employé pour le comput des années, et généralement en complément d’une date donnée dans le système nengô. De rares exemples cependant peuvent ne mentionner que la combinaison kanshi, comme ce tantô de Nagashige 長 重 (fig. 02) qui porte l’inscription kinoe-inu 甲 戌 (« aîné du bois-chien ») sur le revers et correspond à l’an 1334. |
fig. 01 Tableau des années correspondant au combinaisons sexagésimales entre 1204 et 2043.fig. 02 Tantô signé Bishû Osafune [no] jû Nagashige. (Umetada Meikan) |
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La date légendaire de la fondation de la dynastie japonaise La date légendaire de la fondation du Japon, qui correspondrait à 660 av. J.-C., soit la date anniversaire de l’accession au trône de l’empereur légendaire Jimmu 神 武, a pu servir comme point de départ pour dater une lame. Ces exemples sont tout de même rares, car cette pratique semble s’être limitée aux sabres forgés dans les années trente – qui étaient marquées par l’exaltation de l’institution impériale – comme ce katana de Horii Toshihide 堀 井俊秀 portant la date Kôki nisen-gohyaku-kyûjûroku-nen ni-gatsu kichi nichi 皇 紀二千五百九十六年二月吉日 (« Un jour faste de la 2e lune de la 2596e année de l’ère impériale », soit 1936). B. Inscriptions par un tiersLes forgerons n’étaient pas les seuls à noter des informations sur le nakago. Les kiritsuke-mei 切 付け銘 sont des inscriptions apposées par d’autres personnes, souvent bien après la fabrication de la lame. Ces inscriptions peuvent être de toutes sortes, mais en général on pense aux Hon’ami-mei 本 阿弥銘 – attribution d’une lame non signée à un forgeron par un expert de la famille Hon’ami – et aux tameshi-mei 試 し銘, inscription mentionnant le résultat d’un test de coupe. Les attributionsDans le monde de l’art, Hon’ami Kôetsu 本 阿弥光悦 (1556-1637) est connu pour ses talents de calligraphe, de peintre, de potier, de laqueur, de paysagiste et d’éditeur, mais c’était un homme « exceptionnel », en premier lieu par rapport à sa famille qui s’était spécialisée dans le polissage et l’expertise des lames. Si l’art du polisseur est éphémère, il reste de nombreuses traces des Hon’ami experts ès sabres. L’origine des ces familles, puisqu’elles totalisent, outre la branche principale, onze branches parentes, remonterait au xive siècle, quand Myôhon 妙 本 était au service d’Ashikaga Takauji. L’origine des Hon’ami est sujette à controverses car l’activité professionnelle des premières générations n’a pas marqué l’histoire. Nonobstant, à la fin du xviie siècle, la 9e génération Kôtoku 光 徳 entra au service de Toyotomi Hideyoshi. Par la suite, les générations suivantes se succédèrent auprès des shôgun Tokugawa et assumèrent les « Trois tâches de la famille Hon’ami » (Hon’ami no sanji 本 阿弥三事) qui étaient l’expertise (mekiki 目 利), le polissage (togi 研 ぎ) et l’entretien des lames (nugui 拭 い), qui passe curieusement pour être la plus difficile des tâches et à laquelle Kôetsu excella. Le rôle de Kôtoku consistait à faire l’expertise des lames raccourcies aux ères Tenshô et Keichô qui avaient perdu leur signature. Il subsiste quelques lames anciennes qui portent une attribution en incrustation d’or de Kôtoku, identifié grâce à son paraphe personnel (kaô 花 押). Ces formules précisent parfois le nom du propriétaire : Shiro Izumi-no-kami shoji Masamune-no-suriage Hon’a 城 和泉守所持 正宗磨上 本阿 (kaô) (« Propriété de Shiro [Masashige 城 昌茂], seigneur de la province d’Izumi, lame raccourcie de Masamune, Hon’a[mi] »). On sait par ailleurs que c’est Umetada Jusai 埋 忠寿斎 qui inscrivit le texte sur la lame en la 14e année de l’ère Keichô (1609), comme le montre l’illustration tirée de l’Umetada meikan 埋 忠銘鑑 (fig. 04). Un autre exemple est ce tachi (fig. 03) transformé en katana et attribué à Gô Yoshihiro 郷 義弘 (élève de Masamune) qui porte la mention Honda Mino no kami shoji 本 多美濃守所持 (« Lame appartenant au seigneur Honda, gouverneur de la province du Mino ») sur la face omote et Yoshihiro Hon’a 義 弘 本 阿 (kaô) sur le revers. |
fig. 03 Lame attribuée à Gô Yoshihiro par Hon'ami Kôtoku.fig. 04 Kinzôgan-mei de Kôtoku attribuant la lame à Masamune et indiquant le nom du propriétaire. |
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Les tests de coupeSi la famille Hon’ami appréciait les qualités artistiques et historiques des lames, les familles Yamano 山 野 et Yamada 山 田, qui exerçaient à Edo, s’intéressaient aux qualités techniques et mécaniques des lames. Le tameshigiri 試 し斬り (ou kiridameshi 斬 り試し) est la pratique « d’éprouver » le fil des lames en « tranchant » des objets durs ou, plus souvent, des cadavres. Si les tests de coupe existaient dès la période de Kamakura comme semblent en témoigner d’anciens documents, ils ne furent véritablement codifiés et officialisés qu’à l’époque d’Edo. Les lames, parfois anciennes, mais généralement neuves, étaient confiées à des testeurs professionnels qui les essayaient sur les cadavres décapités de criminels exécutés. Le résultat de ces tests était, dans le cas des lames neuves, habituellement inscrits sur la soie de la lame (tameshi-mei 試 銘 ou saidan-mei 裁 断銘). Pour effectuer les tests, le cadavre était posé sur un petit monticule de terre d’une trentaine de centimètres de hauteur (dodan 土 壇, 土 段) dans lequel étaient plantées quatre tiges de bambou (hasamitake 挟 み竹) qui servaient, grâce à des cordes, à maintenir le corps. Le katana à tester était emmanché dans une poignée en bois spécialement conçue pour les tests (kirizuka 切 り柄) et dont la longueur était inversement proportionnelle à celle de la lame. Il était ainsi possible, en utilisant un long manche et une garde en plomb de près d’un kilo pour alourdir l’arme, de tester également les tantô. Le corps humain était divisé en plusieurs sections qui correspondaient à des coupes dont la difficulté était variable et dont les appellations ont changé au cours du temps. La coupe la plus difficile à réaliser – ne dépendant pas uniquement de la qualité de la lame, mais aussi de l’adresse du testeur – était, dit-on, celle qui consiste à couper à travers les deux épaules. Plus souvent, ce sont deux ou trois corps superposés qui étaient tranchés d’un seul coup, pratique déjà ancienne puisque qu’il reste une lame de Yoshitsugu (province du Bitchû) portant une inscription datée 1619 selon laquelle Nakagawa Saheita Shigeyoshi 中川左平太重良 (?-1653) aurait sectionné deux corps et la lame s’enfonça de 5 sun dans le dodan. Si les tameshi-mei de la troisième génération Yamano Hisatoyo sont rares puisqu’il ne travailla pas longtemps, les deux premières laissèrent un grand nombre d’inscriptions sur des lames de forgerons contemporains d’Edo, tels que Kotetsu, Kazusa no suke Kaneshige 上 総介兼重 ou Yamato no kami Yasusada 大 和守安定. Les résultats de ces tests de coupe sont généralement incrustés d’or, situés sur le revers de la soie (katana-ura) et disposés en trois colonnes ; la première (celle de gauche) indique la date, la seconde mentionne le nom complet du testeur suivi de son kaô et la troisième décrit le résultat obtenu avec cette lame. Les coupes les plus fréquentes étaient celles sur deux ou trois corps (futatsudô 貳ッ 胴, mitsudô 三ッ 胴), dont le nombre était suivi des formules kiri-otosu 切 落 ou saidan 截 断 (« couper », « amputer »). Le tameshi-mei ci-contre (fig. 05) se lit, de droite à gauche : Kanbun yo-nen san-gatsu nijûgo-nichi 寛 文四年三月廿五日 (« le 25e jour du 3e mois de la 4e année de l’ère Kanbun [1664] »), Yamano Kaemon roku-jû-nana-sai nite Nagahisa 山 野加右衛門六十七歳ニテ永久 (« Yamano Kaemon Nagahisa, âgé de 64 ans ») ; Mitsu-dô setsudan 三ッ 胴截断 (« a coupé trois corps »). Quant aux Yamada, qui ne rehaussaient pas leurs tameshi-mei d’or, l’inscription commençait souvent par Senjû ni oite 千十於 (« à Senjû », quartier de Tôkyô où ils demeuraient) pour la finir avec la formule dodan-barai 土壇拂 (« balayer le dodan », dans le sens que la lame a traversé le corps et atteint le dodan) et était disposée dans une seule colonne.
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fig. 05 Tameshi-mei par Yamano Nagahisa. |
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